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4ème semaine de carême
2ème semaine de confinement

 

Au commencement de cette quatrième semaine de carême, alors que le monde tremble et souffre du mal provoqué par un virus, chose insignifiante selon nos critères matériels mais terrible dans ses effets pour notre bien, la liturgie nous propose de méditer sur la guérison par Notre Seigneur de l'aveugle né.

Ce récit, comme la réalité que nous vivons ensemble, nous projette dans la mystérieuse nébuleuse du mal et de ses conséquences. Le mal semble être un mystère inépuisable tant son origine nous paraît obscure. Quelle est donc la cause du mal ? L'évangile de ce dimanche nous livre la réflexion des disciples sur ce sujet : « Maitre, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ? ».

Il faut se souvenir que Notre Seigneur avait dit en guérissant le paralytique : « Va et ne pèche plus » et que les témoins assistant à cette guérison en avaient certainement conclu que son péché avait été la cause de sa paralysie. Rejoignant par-là l'idée commune que toutes infirmités, tous dommages subis par une personne seraient acquis en conséquence des mauvaises actions du sujet. C'est le courant d'une rétribution immédiate, sorte de justice immanente de nos actes, qui s'exprime ici.

Elle s'illustre bien de cette manière : apercevant une personne que je ne peux supporter, je choisis de faire un détour pour ne pas la rencontrer, sur ce chemin je me foule la cheville, alors je me dis que j'ai été bien puni par mon manque de charité. Cela se décline à toutes les possibilités et chacun saura y reconnaître telle ou telle de ses réactions en circonstances analogues. Autant dire que nous sommes bercés par ce mouvement. Et pour cause !

L'histoire est truffée de petits évènements ou commentaires qui vont dans ce sens. Ainsi à toute mauvaise action est liée une peine. Comme dans une relation de cause à effet, du mal découle la sanction. Principe juste en soi pour l'application des lois de la nature qui ne peuvent agir qu'en vertu de leur propre détermination. Mais qu'en est-il de nos actes ? Si une peine est applicable à une action, c'est en vertu de la sentence qui est prononcée à son sujet.

Entre alors en jeu la morale. Celle-ci peut se définir comme la discipline qui établit l'ordre dans les actions humaines en tant qu'elles sont proprement volontaires. Cela exclut de fait toutes nos actions purement involontaires. Mais conserve absolument à l'homme en tant qu'être de raison sa faculté à discerner et choisir le bien qu'il doit accomplir et le dispose à rendre compte des actes, y compris mauvais, dont il est devenu maître.

C'est là que nous revenons à l'idée de sentence. La sentence succède à la qualification de l'acte jugé : si l'acte est jugé bon, la sentence rend témoignage de cette bonté. Si l'acte est reconnu mauvais, la sentence réclame et établit en justice la réparation du mal commis. Alors l'aveugle qui rencontre Jésus est-il en train de purger la peine nécessaire à la réparation de ses mauvaises actions ? Nous pourrions étendre le sujet : le monde est-il aujourd'hui puni de ses mauvaises actions par le coronavirus ? Ou encore, plus largement, doit-on considérer que tous les maux subis par l'humanité depuis son origine sont la conséquence des péchés de l'homme ?

Il est urgent à ce stade de notre réflexion de distinguer deux aspects du mal. Il y a le mal qui découle de l'imperfection de la nature. Si Dieu est un être parfait, il ne nous a pas pour autant placés au milieu d'une nature matérielle parfaite. Si donc la nature est imparfaite, elle ne peut produire des fruits qui soient tous parfaits, ce qui induit une possibilité du mal en son sein. Ainsi, les ouragans destructeurs, les tremblements de terres, les avalanches, les glissements de terrains sont autant d'illustrations, non exhaustives, de la possibilité du mal dans la nature. Ce contexte inclut aussi les défauts biologiques, bactériologiques, chimiques et autres bien entendu. Cela pour aller dans le sens d'une réponse à la pandémie actuelle.

Un autre aspect du mal est celui que nous-mêmes sommes capables d'introduire par le fait du désordre que nous pouvons laisser s'installer dans notre esprit et notre corps. Dieu qui rappelons-le est parfait en toute chose, ne désire pas que ce mal s'installe en nous et parmi nous. Il en ouvre certes la possibilité mais non dans l'espoir que nous en usions. Cette possibilité est nécessaire pour éprouver notre conscience.

En effet quel mérite aurions-nous à aimer si nous ne pouvions faire autrement, quelle valeur auraient nos bonnes actions si nous ne pouvions qu'accomplir le bien. Certes il ne s'agit pas là d'induire que le mal est rendu possible par Dieu uniquement pour que nos actes soient mesurés au jour du jugement dernier, mais bien pour que nous puissions, par l'expérience de cette liberté ainsi rendue possible, progresser dans la découverte de Dieu dont les traces sont manifestées derrière chaque merveille de la nature et chaque bonne action.

Isaïe professe que Dieu est un Dieu caché, le bon usage de notre liberté illumine le chemin qui nous conduit vers lui tandis que le mal obscurcit notre route. Notre Dieu est un Dieu de lumière qui réchauffe par son amour nos cœurs qui se laisseraient facilement refroidir par l'obscurité glaciale du mal.

Me vient à l'esprit le psaume 65 : « C'est toi, Dieu, qui nous as éprouvés, affinés comme on affine un métal ».

À première vue, personne ne souhaite être éprouvé, se mettre soi-même en difficulté peut presque paraître contre-nature ! Et pourtant, éprouvés nous le sommes en tant de circonstances : l'agriculteur prépare la terre et y sème ses grains avant de se laisser éprouver par la nature qui rendra ou non justice à son travail, celui qui bâtit une maison solide s'est laissé éprouver par les lois de la nature pour les surmonter, les parents éduquent leurs enfants vers le bien et leur travail est éprouvé par les défauts du monde et de la nature. On peut même parfois y trouver du goût, ainsi l'athlète qui s'entraine tous les jours est impatient d'éprouver ses efforts face à ses concurrents. Et ainsi de suite…

Alors Dieu nous éprouverait tous les jours de notre vie ? Oui, si l'on considère objectivement qu'il n'y a qu'une seule épreuve qu'il nous demande de traverser : celle de la fidélité à son amour. Mais c'est une considération exigeante ! Aimer Dieu en Vérité, c'est choisir inlassablement et inconditionnellement le bien qui lui rend témoignage. Notre être devient, par notre propre volonté, intégralement déterminé à le suivre et à observer ses lois d'amour. Je ne doute pas que nous soyons nombreux à avoir dans notre cœur ce désir d'être avec Dieu, unis dans son amour. Et pourtant je nous crois tout aussi nombreux à voir défiler dans notre tête tout ce qui vient faire dérailler ce beau train de l'amour divin. « Ma faute est toujours devant moi » s'écrie le psalmiste (Ps 50). Mystère du mal qui nous accable, mal qui gâche tout, mal qui engloutit tout. Cette tristesse du mal faisait pleurer le Christ devant la ville sainte. Dieu qui a rendu possible le mal pleure devant le mal, quel désastre…

« Adam où es-tu ? » (Gn 3, 9) : Dieu à qui rien n'est caché cherche Adam, que ce serait-il passé si Adam s'était définitivement soustrait au regard de Dieu ? Mais Adam finit par se présenter, il peut être sauvé. Pour autant, s'il se présente honteux devant Dieu, il reste marqué par le péché, celui-ci établit une rupture, Adam ne sera plus jamais le même et il endurcit son cœur, il se fait accusateur d'Éve. Le péché tel un trou noir attire et dévore les étincelles de lumières que Dieu souhaite ranimer dans notre cœur.

A contrario, combien sont émouvantes les impropères du vendredi saint qui rendent l'expérience plus douloureuse pour nous : « Mon Peuple que t'ai-je fait ? ». Dieu ne nous renvoie pas le mal, il nous en délivre, il ne devient pas l'accusateur, il choisit de s'offrir en victime expiatoire, c'est ce que nous découvrons le jour de la résurrection.

Voilà qui nous ouvre des perspectives, la cécité qui frappe cet homme n'est ni un enfermement ni une condamnation. Dans son corps meurtri, il éprouve l'appel du Seigneur à le suivre, à l'aimer et à lui ressembler. Il est innocent, nous dit Notre Seigneur, ni lui ni ses parents ne sont la cause de son obscurité, aucun péché dont il serait coupable n'a pu provoquer son infirmité.

Une porte se ferme, celle de la possibilité de péché avant la naissance comme le suggéraient les apôtres. Avant leur naissance, les petits d'hommes ne sont capables ni du bien, ni du mal. Le mal suppose une conscience libre et volontaire dont est encore incapable l'enfant en gestation.

Qu'en est-il du péché de ses parents ? Les fautes des parents rejailliraient sur leurs enfants ? Nous porterions sur nos épaules le lourd poids des fautes de ceux qui nous ont précédés ? Avec cette charge corollaire de porter jusqu'à son accomplissement l'œuvre de réparation rendue nécessaire par la transgression de nos ancêtres ? Bien entendu à cet héritage pesant s'ajouterait le poids de nos propres transgressions.

Qu'on y pense, on trouve dans l'Ancien Testament l'invalidation de cette idée. Ainsi dans le Deutéronome nous lisons :
« Les pères ne seront pas mis à mort à la place des fils, les fils ne seront pas mis à mort à la place des pères : chacun sera mis à mort pour son propre péché ». C'est déjà en soi un soulagement, nos épaules commençaient à trouver lourd le poids de ce fardeau ! Pour autant ne paraît-il pas déjà contradictoire ce souvenir que nous avons du déluge ou encore de la destruction de Sodome ? Combien de jeunes enfants ont péri du fait des erreurs de leurs parents ? Ne méritaient-ils pas d'être épargnés, eux qui, comme nous l'avons établi, ne pouvaient être rendu coupables de fautes ?

Nous comprenons mieux déjà la question des disciples et la posture des pharisiens de cet évangile. Portant sur leurs épaules le fabuleux héritage de l'histoire de l'humanité, ils sont témoins de ces évènements et comprennent leur époque à la lumière de ce qu'ils nous révèlent. Le mal des hommes appelle la justice. Et cette justice doit s'appliquer.

Nous avons parlé de justice immanente parce qu'elle transparaissait au travers de la question des disciples et la posture des pharisiens. En effet, pour cet aveugle, nulle sentence n'avait été prononcée par un juge. Si cela avait été le cas, alors cette sentence ne serait pas restée ignorée. Aucun doute ne subsiste sur la conséquence d'un jugement si celui-ci a fait l'objet d'une sentence.

Il faut admettre que dans l'esprit des disciples, la cécité de l'homme est conséquence du péché. Il s'agit, pour eux, d'un châtiment qui découle naturellement de l'acte peccamineux dans un esprit d'association. Pour bien comprendre, nous pouvons suivre cet exemple : lorsque le stylo est lâché de la main, il tombe sur la table. La chute est associée au lâcher comme la conséquence est associée à l'acte. Il y a un lien de causalité naturel entre les deux mouvements puisque la conséquence du lâcher de stylo est nécessairement la chute, ici s'applique la loi de la gravité. Pour la justice immanente, le principe est le même, sauf qu'à la conséquence est substitué le châtiment.

Il y a péché des parents ou de l'aveugle, cela explique la cécité. Il n'est pas possible pour les disciples d'accepter qu'un homme innocent puisse subir un tel désagrément. Le contraire leur paraitrait une profonde injustice et une négation de la bonté divine. Force est de reconnaître que pour nous aussi ce raisonnement nous séduit. Nous sommes heurtés par les souffrances, par le handicap, par les misères que porte notre prochain et nous n'y décelons pas spontanément le fruit de l'amour de Dieu.

Qu'ai-je fait au Bon Dieu s'écrie-t-on à la moindre contrariété ! Pourquoi Dieu nous traite-t-il ainsi ? Je repense à sainte Thérèse d'Avila qui plongée dans la tourmente se plaignait ainsi : « Seigneur si c'est comme cela que tu traites tes amis, je comprends que tu en aies si peu » ! Nous avons du mal à accepter ces contrariétés pour nous même, même si par malice nous sommes capables de nous en réjouir pour les autres. Quel paradoxe !

Non, Dieu n'a pas inscrit dans le mal l'application d'un châtiment immédiat qui en découlerait immédiatement par effet de nature. Heureusement pour nous d'ailleurs, car si chaque fois que nous prononcions des paroles mauvaises nous devenions muets, si chaque fois que notre regard se portait sur le mal nous devenions aveugles, si chaque fois que nous entendions des horreurs nous devenions sourds, alors que resterait-il de notre dignité. De tels châtiments seraient peut-être d'une efficacité redoutable pour résoudre l'urgence de notre conversion mais peut-être également finiraient-ils par nous perdre.

Il est d'ailleurs bien plus avantageux de conserver nos moyens pour progresser d'étapes en étapes vers l'approfondissement et la réalisation de notre vocation à la sainteté que de s'en voir priver. L'oreille n'est-elle pas utile pour écouter la parole de Dieu, les yeux ne sont-ils pas nécessaires pour contempler ses traces divines, la bouche n'est-elle pas efficace pour chanter ses louanges ?

L'idée d'un châtiment immédiat en conséquence de nos mauvaises actions nous prive en réalité d'une pédagogie de la sentence nécessaire à notre conversion et à une juste réparation. Il nous faut donc exclure de notre raisonnement qu'un Dieu qui veut se laisser trouver puisse entraver si sévèrement le pécheur.

Cela éclaire d'une nouvelle lumière la réponse de Notre Seigneur à ses disciples : « Ni son péché, ni celui de ses parents n'est à l'origine de sa cécité, mais c'est pour que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu ».

Notre Seigneur exclut aussi bien que le péché du fils comme celui des parents puisse être cause de la cécité. Il faut néanmoins se souvenir que comme nous le rappelle Saint Paul, le péché d'Adam est passé en tous (Rm 5, 12). Le péché originel, celui d'Adam, que nous portons tous depuis notre conception est cause de la disharmonie que subit notre nature. Son effet, loin de contribuer à la perfection à laquelle nous sommes appelés, nous en détourne. Il vient blesser durablement notre capacité à entretenir de saines relations avec Dieu, notre prochain, nous-même et impacte la nature qui nous entoure puisque l'homme placé au sommet de la création, comme chef d'œuvre, fragilise dans sa chute l'équilibre des choses.

Le baptême nous délivre de cet obscurcissement originel et nous en guérit, mais une cicatrice tenace de cette blessure peut nous freiner dans notre appétit du bien redevenu pleinement accessible. Aussi, il peut être envisagé que si ce n'est pas par le péché actuel des parents ou de l'enfant que la cécité est arrivée, elle pourrait demeurer la conséquence de cette faute originelle.

Nous avons beaucoup parlé du péché, c'est un fait que nous sommes tous marqués par cette dure réalité, le péché cause beaucoup de mal et blesse ce lien privilégié que nous devons entretenir avec Dieu et notre prochain, avec nous-même. Mais le péché n'est plus insurmontable et ses conséquences ne sont plus inéluctables. Notre seigneur dans son incarnation vient apporter un soutien décisif à nos âmes meurtries. Son projet est de restaurer ce qui est abimé, de relever ce qui est tombé, de guérir ce qui est malade. Tout au long de sa vie publique il ne néglige aucun effort pour devenir le médecin de nos âmes et de nos corps, celui dont nous avons tant besoin et qui nous apporte le remède efficace.

Dans cet évangile il nous le manifeste une fois de plus en ouvrant les yeux de l'aveugle, ainsi les œuvres de Dieu sont révélées, elles nous deviennent accessibles et nous transportent. En guérissant les yeux de l'aveugle, le Seigneur ouvre nos propres yeux à une perspective nouvelle. Comme pour l'aveugle qui perçoit le monde d'une manière nouvelle, nous percevons l'orée d'un monde nouveau, de cieux nouveaux qui s'ouvrent devant nous, qui s'ouvrent pour nous.

Les œuvres de Dieu sont manifestées par l'action de Notre Seigneur qui transcende toute chose. La vie prend un sens nouveau, l'horreur du mal est appelée à se convertir en beauté du pardon. La finalité de l'épreuve ne se confond plus avec la douleur subie pour la franchir. Laissons-nous transformer par celui qui veut s'unir à nous pour toujours. Il nous montre le chemin, se faisant lui-même obéissant à cette dure réalité de l'épreuve pour la vaincre pour nous, en nous et avec nous.
Que l'inquiétude qui nous assaille, que la souffrance qui nous anéantit soit transcendée par cette certitude qu'une fois l'épreuve traversée avec fidélité et confiance dans l'amour de Dieu, nous goûterons avec lui au bonheur éternel. Ce bonheur qui anéantira tout souvenir du mal et de ses conséquences parce qu'il appartiendra à Dieu seul et que nous ne serons qu'un avec lu

Abbé Edouard Le Conte

   
 

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